"- Mais attendez!"
"- C'est fermé", a-t-il dit en me regardant d'un air un peu flou; j'avais l'impression de l'avoir interrompu dans une sieste ou tiré d'un bain très chaud. Nous nous tenions l'un en face de l'autre, chacun d'un côté de la grille, et il ne se pressait vraiment pas pour ouvrir.
"- Moi, a-t-il ajouté, on m'a dit de fermer à 18h, monsieur le directeur a dit que y aurait plus personne, c'était à dix heures les résultats, alors j'ai fermé, voilà.
"- Mais je n'ai pas pu venir à dix heures, je travaillais (et là j'étais brusquement très contente de mon image martyre de stagiaire). Allez, ouvrez-moi, même juste un instant, on fera vite, on courra, on ne restera pas longtemps. Vous pourrez fermer après."
Mes yeux de bambi ont fontionné. (Les yeux de bambi sont décidément mon bien le plus précieux.) Il est resté suspendu quelques secondes, non pas parce qu'il hésitait à m'ouvrir, simplement parce qu'il était un peu sonné. Mais au fond de lui je voyais bien qu'il avait déjà cédé.
Le gardien est revenu avec son trousseau et son air de vieux labrador dérangé. La cour du lycée était entièrement vide, plus d'ex futurs bacheliers, plus d'hystériques, plus d'offrandes lacrymales au dieu du bac. C'en était presque terrifiant: un béton mort de plusieurs centaines de mètres carré, qui ce matin même avait accouché de centaines de victoires et de défaites. Tout ça, oublié, avalé par l'après-midi, par les retours chez soi, à exulter ou en catimini. Les bacheliers ont tous l'air d'avoir un espèce de panneau clignotant au dessus de leur crâne (du moins je l'ai ressenti comme ça), comme une enseigne de pub qui indiquerait en lampes multicolores "Attention bachelier attention", et qui fait que le commun des mortels se jette généralement sur lui pour lui demander ses résultats. Une sorte d'auréole kitsch qu'on ne peut pas râter. Vous voyez ce que je dis dire.
Remarquez j'étais contente d'avoir évité la cohue générale, celle que montre TF1 au journal de midi, tellement semblable aux autres années qu'on se demande s'ils ne piochent pas dans les archives. D'un côté, je regrette: tu vois, avec ma connerie ambiante j'ai réussi à m'avorter un des clichés gratuits de la vie, ceux qu'on doit vivre pour pouvoir dire "J'ai grandi". De l'autre, cette arrivée en catastrophe au milieu d'une cour déserte, à essayer de soudoyer un gardien endormi, à rajuster maladroitement l'enseigne sur mon crâne qui s'émiettait au fur et à mesure, avait quelque chose de bien plus véridique.
On m'a donné mon dossier rouge en souriant. Le vieux directeur avait un regard d'aigle adouci, le bec en forme de clin d'oeil.
à 00:54