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Crachats d'étoiles

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Dimanche (29/04/12)
Union and reunion

Cette nuit, j'ai rêvé d'un grand massacre ; juste à la fin du rêve, je demandai : "Est-ce qu'il existe des choses telles que le bien ou le mal ?" et on me répondit que non, dans l'absolu de nos natures ça n'existait pas, mais que certains d'entre nous pouvaient basculer vers un pôle ou l'autre ; et que le facteur qui causait cela, c'était l'union and reunion (en anglais dans le rêve) de nos corps (au sens baylien du terme).

Et cette réponse me sembla très satisfaisante.
Ecrit par Kohva, à 01:29 dans la rubrique "".
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Mardi (27/03/12)

"Chaque mot, retourné dans la main des esprits - ce tour de main est leur geste caractéristique - se transforme en lance dirigée contre celui qui parle. Une remarque comme celle-ci, tout particulièrement. Et ainsi de suite à l'infini. La seule manière de se consoler serait de se dire : cela arrivera, que tu le veuilles ou non. Et ce que tu veux ne fournit qu'une aide imperceptible. Plus qu'une consolation serait : toi aussi, tu as des armes."

[Franz Kafka]
Ecrit par Kohva, à 12:01 dans la rubrique "".
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Lundi (19/03/12)
La sentinelle des sentiments

Des fois, je crois voir en moi un tigre. Un tigre, comme on n'en aurait jamais soupçonné, quelque soit le camp des jugeurs, ceux qui pensent que je suis humble et secrète, ceux qui trouvent que je suis géniale et barjo. Alors je vois le tigre, j'essaie de l'approcher, je lui donne des croquettes spéciales pour tigre, mais pas moyen de le domestiquer. Et puis je ne sais même pas si c'est un vrai tigre ou le reflet du soleil sur le pelage d'une musaraigne. Je lui dis : "Viens mon petit, on va faire de grandes choses ensemble." Même si au fond, j'ai peur qu'il me croque toute entière lors du fameux numéro où il faut que je mette ma tête dans sa gueule. Je lui dis : "Viens te battre à mes côtés." La vérité c'est que je me sens de plus en plus l'âme d'une combattante mais de moins en moins la ferveur d'en être une. Des fois je me pense à la vie réglée que me promettait si fort mes parents et je me dis : pourquoi ai-je choisi le grand champ de bataille ? Si c'était à recommencer, je serais probablement la plus sage et la plus docile des jeunes filles en peur. Mais j'ai raté le train des dos courbés et je porte aujourd'hui en cendres le peu de foi qui me reste des grandes décisions, une urne funéraire pour l'ancien feu sacré, et je dis au tigre : "Force et courage".
Ecrit par Kohva, à 12:59 dans la rubrique "".
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Dimanche (29/01/12)
De ce dont nous avons parlé, à la fin de l'été / J'ai oublié

Je n'ai pas fait grand-chose ces derniers temps, et il me semble pourtant avoir redécouvert des vestiges, comme si j'étais une spéléologue en expédition dans une civilisation inconnue décimée par un virus foudroyant. Je regardais les choses en moi comme les traces d'un passé auquel on ne comprend plus rien, devenues profondément mystiques. Tout a donc survécu, mais sous forme de ruines.

Je dis souvent aux étudiants : le français, c'est comme du formol, ça garde les traces. J'ai oublié de leur dire que ça fonctionne aussi comme ça pour les humains, mais ils finiront bien par le découvrir eux-mêmes. Il ne suffit que de quelques années pour revenir sur ses pas comme des empreintes fossilisées. Le formol ne garde pas les choses vivantes, il les fige dans un état proche de la mort-vivance.

Parfois j'ouvre le grand musée intérieur et je m'étonne de ce que j'y trouve.
Ecrit par Kohva, à 20:16 dans la rubrique "".
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Mercredi (11/01/12)

"Le pire, ça a été vers la fin de la guerre. Beaucoup de gens mouraient à ce moment-là et chaque jour je ne savais pas si j'aurais la force de survivre jusqu'au lendemain. Un fermier, un Russe, Dieu le bénisse, quand il m'a vue dans cet état, il est rentré chez lui chercher un morceau de viande qu'il m'a donné.
- Il t'a sauvé la vie.
- Je ne l'ai pas mangé.
- Tu ne l'as pas mangé ?
- C'était du porc. Je ne mange jamais de porc.
- Pourquoi ?
- Comment ça, pourquoi ?
- Quoi, parce que ce n'est pas cacher ?
- Évidemment !
- Pas même si ça te sauvait la vie ?
- Si plus rien n'a d'importance, il n'y a rien à sauver."


[J. Safran Foer, Faut-il manger les animaux ?]
Ecrit par Kohva, à 19:32 dans la rubrique "".
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Lundi (12/12/11)
La fenêtre

Il n'y a pas grand-chose à voir par la fenêtre. Un voisin de passage dirait : "C'est une jolie vue", par politesse ou par évaluation mécanique de la maison. Mais à vrai dire, quand elle regarde par la fenêtre, ce n'est pas sur la vue qu'elle s'arrête. Certains diraient : "Elle regarde dans le vide", mais c'est plutôt le vide qui la regarde. Le vide et, en face d'elle, tout ce qu'elle ne peut que distinguer : le relief sous-marin du lac, les barques abandonnées par tous ceux qui ont un jour plongé ou mis leur mort en scène et dont les embarcations vides continuent de dériver, comme un vaste cimetière d'auto-tamponneuses. Même quand la buée se dépose sur les vitres et qu'elle ne peut définitivement rien voir, elle reste à son poste ; et si quelqu'un l'apercevait de l'autre côté de la fenêtre, il ne verrait d'elle que son visage, grillagé par les linteaux comme à travers une prison.
Ecrit par Kohva, à 01:01 dans la rubrique "".
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Vendredi (25/11/11)

Je veux javelliser la zone de naissance de tous les bovarysmes.
Ecrit par Kohva, à 22:06 dans la rubrique "".
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Mardi (15/11/11)
Requiem pour une promenade

Le 21 janvier 2006, le gang des barbares enlevait I.H. dans une des allées du parc de Sceaux. Le même jour, à quelques mètres de là, je me promenais.

Le parc de Sceaux est un lieu étrange. Perdu au milieu d'une banlieue insignifiante, par endroits rutilante et par d'autres un peu galeuse, il étend sur des lieux et des lieux la promesse d'une paix hors du temps. (Et je ne savais pas à l'époque que j'allais vivre un jour à quelques pas d'une des entrées principales). Ce jour-là, la glace commençait sans doute à prendre au bord des canaux comme une crème qui se fige, et la mécanique de trois semaines de tortures venait de se mettre en marche.

Longtemps après, la tête posée sur le ventre de H., je me suis demandée si j'avais croisé sans y faire attention le futur kidnappé ou la jeune ahurie qui servait d'appât. Je les imagine égrenant les mauvaises galanteries qu'on sort pour ce type de rendez-vous, des panaches de buée lâchés dans l'air glacial. Une cigarette, peut-être, pour se réchauffer, donner une excuse quand on n'a plus rien à dire. Mais aussi loin que je remonte, je ne trouve trace ni de l'un ni de l'autre. Il y avait bien cette fille, de dos, qui semblait attendre je-ne-sais quoi près d'une statue de dieu grec. Des fois, je crois voir passer près de moi le visage du jeune homme, et puis je réalise que ce n'est que la photo diffusée par les journaux, collée par mémoire sur l'arrière-plan du parc de Sceaux. Il faut bien l'admettre, ce jour-là, je suis passée à côté d'eux comme à côté de mille inconnus dans le métro, je n'étais qu'une promeneuse, même pas, une marcheuse ; j'ai ri et palabré pendant qu'ils l'emportaient dans une cave de Bagneux d'où il ne ressortirait jamais.
Ecrit par Kohva, à 18:26 dans la rubrique "".
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Mardi (18/10/11)
Une fille scrupuleuse

Je suis trop scrupuleuse. Je suis un cliché de fille scrupuleuse. Il m'est moralement difficile de manquer de scrupulosité, ça me fait me sentir indigne jusqu'à la moelle. Quand ça m'arrive, j'essaie de penser à ma copine Cl., de prendre exemple sur elle, qui arrive en retard avec un sourire si mignon que tout le monde lui pardonne instantanément, part en vacances en période de séminaires sous prétexte que c'est pas si grave, demande des délais indécents pour rendre ses travaux - délais qui lui sont toujours accordés, alors que moi je mourrais de honte et passerais trois nuits blanches au lieu d'avouer ma défaillance -, se fait pistonner pour des stages qu'elle refuse au dernier moment, et ainsi de suite, et personne ne lui en veut jamais. Ça m'aide à relativiser.
Ecrit par Kohva, à 15:41 dans la rubrique "".
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Lundi (22/08/11)
Arlequin en voyage

Au Vietnam, j'avais un stylo quatre couleurs (mauve, vert pomme, rose et turquoise) qui rendait les élèves hystériques. Ma mère me l'avait offert avant de partir, et je m'étais longuement interrogée sur les vertus d'un accessoire qui n'aurait pas dépareillé dans la trousse d'une midinette. J'ai découvert tout à fait par hasard que ce stylo était providentiel. Au moment d'inscrire la note sur le cahier d'un élève, je lui demandais de choisir une teinte et aussitôt le traumatisme de la notation disparaissait au profit d'un regard émerveillé devant les petits chiffres acidulés. J'étais devenue la grande pourvoyeuse de couleurs.
Ecrit par Kohva, à 18:57 dans la rubrique "".
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