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30 mai

Mon prof de japonais m'appelle "dekanshô" depuis qu'il a appris que j'allais en fac de philo. N'y voyez pas là un mot torturé de ma troisième langue vivante: dekanshô... Descartes, Kant, Schopenhauer. Et il a un humour à m'en faire décoller les lèvres.

Quand je suis un peu trop fatiguée, je pense à ce mois que je passerai au Japon l'an prochain. Quand tout presse vraiment trop, je sors mes papiers et je commence à esquisser des itinéraires. Surtout, rester longtemps à Kyoto. C'est beau Kyoto. Je ne sais pas qu'il y a à trouver là-bas, mais je chercherai. En accumulant tous ces petits bouts de temps où on regarde la carte de Honshu d'un air circonspect, on finira bien par sa trouver dans un avion pour le bout du monde. Vous imaginez, vous, le bout du monde, même pendant un temps délimité? Ca faisait longtemps que je n'avais plus en envie. En général, je n'aime pas avoir d'envie parce que ça me donne le sentiment que je ne peux rien faire. Et je n'aime pas me sentir prisonnière, même d'un rêve ou d'un désir.

J'ai l'impression d'être un élan, une corde de harpe juste au moment où on la tend, et qui pressent les vibrations comme une promesse. Même si je n'en fais jamais, des promesses, parce que voyez-vous, je ne cherche pas à lutter contre le temps, même avec des mots ou des serments. Je l'aime bien, ce temps qui nous donne une chance à perpétuité, une seconde pour nous changer, et une autre pour révoquer ce qu'on vient de faire. Le temps est mon allié parce que, plus tard, je serai à Kyoto. Et Kyoto c'est beau. Mais ça je l'ai déjà dit. On en revient toujours aux leitmotivs de l'espoir.

J'ai dix-huit ans et je suis une cantatrice chauve. Je chante avec des vocalises perçants, j'ai l'opéra dans ma façon de raconter les choses. Et pourtant le crâne qui joue à Verdun, les paupières nues, les sourcils pâlis jusqu'à la peau. Cantatrice chauve de dix-huit ans : à onze c'était de la pauvreté physique, ce corps de gringalette qui perdait ses attributs/ à quinze du fanatisme adolescent, plein de rancoeur contre ce qui n'était pas/ à dix-sept de l'un-peu-triste qui se déguise en khôl le matin, devant sa glace.
Et à dix-huit ans, tout ça, tout ce corps qui semblait m'échapper depuis tellement d'années, qui s'effritait dans mes mains puis repoussait, plus fragile, c'est ce corps qui au lieu de vaciller a trouvé une curieuse façon de s'incarner. Parce que l'incarnation, ça contient le mot viande, le mot chair. Et s'incarner en cantatrice chauve, c'est se trouver beau dans son ridicule. Une chanteuse d'opéra a toujours l'air un peu décalée, sur sa scène, elle s'est trompée de siècle, elle en est ridicule ; et pourtant quand on l'écoute, on réussit à la trouver belle, elle croit ce qu'elle chante même si c'est trop aigü.

Et qu'est-ce qu'elle chante donc avec ses vocalises perçants, la cantatrice chauve? Je vous le donne en mille. Elle dit, en notes de musique, même si celles-ci ne se parlent pas, elle dit "Kyoto c'est beau".

Ecrit par Kohva, le Lundi 30 Mai 2005, 00:43 dans la rubrique "".